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La philosophie de la ziyarat
L’Imâm comme modèle
Le contenu des ziyârat

 

 

Le contenu des ziyârat ou "prières de visitation"

Comme nous l’avons évoqué, chaque visite à un sanctuaire s’accompagne de la récitation d’une prière de visitation (ziyârat) adressée à un Imâm ou à un descendant d’Imâm. Une partie conséquente des textes de ces prières sont issus des Imâms eux-mêmes, les plus importantes d’entre elles étant les ziyârats à l’Imâm Hossein ainsi que les ziyârats al-Jâmi’at et Amin Allah. Le fait que selon le chiisme duodécimain, le Douzième Imâm ou l’Imâm du Temps soit occulté mais bien vivant en ce monde a été à la source du développement de nombreuses prières à son adresse permettant de garder une relation vivante avec lui et de prier pour son apparition (zohour) qui marquera la fin de l’oppression et le début du règne de la justice.

La majorité des textes de ces ziyârat nous renseignent sur les différents attributs et caractéristiques des Imâms, ainsi que leur rôle dans la vie de tout croyant. Le texte le plus clair à cet égard est celui de la ziyârat al-Jâmi’at : "[Dieu] vous a agréés pour [être] des Lieu-tenants sur Sa terre, des Arguments à l’encontre de Sa création, des Partisans de Sa religion, des Protecteurs de Son secret, des Gardiens de Son savoir, Des Entrepôts de Sa sagesse, des Traducteurs de Sa révélation, des Piliers de Son unicité, des Témoins de Sa création, des Marques pour Ses serviteurs, un Flambeau dans Ses pays et des Indices sur Sa voie droite".

Les ziyârat rappellent aussi les principes fondamentaux de l’islam au travers de la description du comportement des Imâms : "J’atteste que tu as accompli la prière, tu as donné la zakât, que tu as ordonné le bien et interdit le blâmable, que tu as appelé vers la Voie de ton Seigneur avec sagesse et bonne exhortation". Les prières de visitation ne sont donc pas seulement une adresse à un Imâm mais visent également à rappeler au croyant qui il est et ce à quoi il est destiné.

En outre, ces prières contiennent des souhaits que tout croyant peut adresser à Dieu, sur la base du principe qu’il est parfois difficile au croyant non seulement de savoir comment s’adresser à Dieu, mais aussi quoi lui demander. Elles permettent également de remercier Dieu d’avoir donné aux hommes la grâce d’une guidance perpétuelle aux travers la présence des Imâms. De par leur profondeur mais aussi la simplicité de leur style, ces prières peuvent être lues par toute personne, du simple croyant au plus grand savant ou gnostique ; chacun saura y déceler des significations lui permettant d’établir ce "lien".

Ces prières de visitation sont généralement lues dans les sanctuaires mêmes, mais peuvent aussi être récitées par tout croyant n’ayant pu s’y rendre physiquement chez lui. La ziyârat n’exige donc pas nécessairement un déplacement physique dans un sanctuaire et peut être accomplie en tout lieu, dans l’intimité du cœur. Toute personne se rendant aux sanctuaires est également invitée à réciter ces prières quotidiennement dans son propre espace privé.

 

La question de l’intercession et de sa compatibilité avec l’unicité divine

Certains courants de l’islam, notamment wahhabites, rejettent la philosophie de la ziyârat et de l’intercession sous prétexte que confier ses requêtes et invoquer un autre que Dieu serait de l’associationnisme dans l’adoration (tawhid-e ’ebâdi) – car le Coran insiste sur le fait qu’il ne faut s’adresser qu’à Dieu -, mais remettrait aussi en cause l’unicité même de l’essence de Dieu (tawhid-e zhâti) en conduisant à croire que les Imâms puissent s’opposer à la volonté de Dieu ou du moins influer sur lui en intercédant en faveur d’un croyant.  En outre, selon eux, l’intercession encouragerait les âmes enclines au péché à en commettre étant donné qu’elles s’imaginent pouvoir être ensuite pardonnées en recourant aux Imâms, introduisant une injustice patente dans le jugement des actes des différentes personnes.

Les critiques de l’intercession s’imaginent donc que si un croyant pense que Dieu ne lui pardonnera pas ses péchés, il lui suffit de pleurer et d’invoquer l’Imâm Hossein pour attirer sa sympathie et que ce dernier puisse ensuite exercer son influence auprès de Dieu pour obtenir le pardon, comme si la satisfaction de l’Imâm différait de celle de Dieu ! Une telle conception de l’intercession implique non seulement de l’associationnisme dans la seigneurerie (roboubiyyat) divine, mais aussi une représentation totalement erronée de l’Imâm dont le haut rang provient justement du fait d’avoir atteint la station de la servitude absolue (’uboudiyyat) et de l’annihilation (fanâ) en Dieu. Le rôle de l’Imâm est donc de garantir l’application de la loi divine, et non pas de créer un système parallèle permettant d’y échapper ! En témoigne le contenu des prières adressées aux Imâms : "J’atteste que tu as accompli la prière, que tu as donné la zakât, que tu as ordonné le bien et interdit le blâmable, que tu as combattu dans la Voie de Dieu jusqu’à ce que la certitude t’ait atteint…" , soulignant l’absolue fidélité des Imâms aux préceptes de la loi et à la volonté divines. Les Imâms étant la manifestation de Dieu dans ce monde, leur satisfaction est inséparable de celle de leur Créateur dont ils dépendent de façon absolue.

Il ne faut donc en aucun cas s’imaginer l’intercession sur la base d’une logique humaine selon laquelle elle permettrait de court-circuiter un système en ayant recours à une personne pour "soudoyer" Dieu afin d’éviter tel ou tel châtiment, ce qui est évidemment absurde et nié dans le Coran : "Et redoutez le jour où nulle âme ne suffira en quoi que ce soit à une autre ; où l’on n’acceptera d’elle aucune intercession ; et où on ne recevra d’elle aucune compensation. Et ils ne seront point secourus." (2:48).

Loin de remettre en cause la toute-puissance de Dieu et le système divin, l’intercession selon le chiisme contribue au contraire à sa préservation, et n’implique aucune exception ni discrimination. Tout d’abord, le Coran reconnaît l’existence d’intermédiaire et invite au contraire les croyants à avoir recours à des "moyens" permettant de se rapprocher de Dieu : "Ô les croyants ! Craignez Dieu, cherchez le moyen (al-wasilah) de vous rapprocher de Lui" (5:35). Si l’on considère que c’est Dieu même qui a créé l’ensemble de ces "moyens" et invité les croyants à les utiliser, recourir à l’intercession des Imâms que Dieu a agréés n’est plus de l’associationnisme, mais au contraire la reconnaissance même de l’unicité divine car ces moyens ne sont pas considérés de façon indépendante, mais par Dieu, en Dieu et pour Dieu - la condition est que l’attention ultime du croyant soit portée vers Lui.

Ce type d’intercession est clairement exprimé dans le Coran à travers l’exemple du prophète Mohammad pouvant servir "d’intermédiaire" aux demandes de pardon auprès de Dieu : "Si, lorsqu’ils ont fait du tort à leur propre personne ils venaient à toi [Mohammad] en implorant le pardon de Dieu et si le Messager demandait le pardon pour eux, ils trouveraient, certes, Dieu, Très Accueillant au repentir, Miséricordieux" (4:64). L’ensemble de la création repose donc sur un système particulier créé par Dieu et selon lequel la présence d’intermédiaire, par exemple les âmes des hommes parfaits, joue un rôle important pour transmettre une révélation divine, mais aussi le pardon de Dieu, des grâces, etc.

Les textes des prières de visitations lues lors des ziyârat restent ainsi dans le cadre d’un strict monothéisme : les Imâms n’y sont jamais considérés comme ayant le moindre pouvoir indépendant vis-à-vis de Dieu, mais comme des moyens de l’effusion divine (fayz) et des présences par lesquelles Dieu établit un lien avec Ses créatures, selon une relation horizontale et de dépendance absolue envers leur Créateur. Pour résumer, l’intercession ne contredit pas l’unicité et la toute puissance divine, car le pardon de l’intercesseur n’est pas autre chose que le pardon et la miséricorde de Dieu.

Dans Kitâb al-Tawhid de Sheikh Sadûq, des hadiths concernant le statut de l’Imâm sont évoqués, notamment son rôle en tant que "face de Dieu" sur terre, à partir du verset "Toute chose est périssable hormis Sa Face" (28:88). Bien entendu, Dieu n’ayant pas de corps, il est impossible de lui attribuer un visage. Henry Corbin a parfaitement exprimé cette question : ici, la face est à la fois considérée comme étant la chose par laquelle les hommes se tournent vers Dieu, c’est-à-dire leur religion, et les Imâms, ainsi que celle par laquelle Dieu se tourne vers les hommes : "Cette Face divine tournée vers l’homme, c’est celle que la gnose shî’ite reconnaît comme l’Imâm. Sans cette Face, sans cette théophanie, l’homme n’aurait pas même de qibla, de pôle d’orientation pour sa pensée comme pour sa prière. D’où le rapport de l’Imâm avec la divinité est analogue au rapport du fer avec le feu, lorsque le fer est porté au rouge. Pas plus que le fer n’est du feu, l’Imâm n’est Dieu ; mais sans le support du fer, le feu n’apparaîtrait pas ; sans la Face qui est l’Imâm, Dieu ne se manifesterait pas."

 

Conclusion

La philosophie de la ziyârat est donc celle d’un lien, d’une double présence nourrissant l’âme du croyant et l’aidant à devenir le lieu-tenant de Dieu sur terre : présence du pèlerin, par un élan du cœur et une volonté de ressembler à des hommes parfaits, et présence de l’Imâm, qui répond à cet amour en l’élevant et le guidant vers son Créateur. Les Imâms sont les modèles les plus achevés de cette réalité, avec la particularité que loin d’être indifférents à ceux qui cherchent à leur ressembler, ils les guident au contraire vers leur perfection. Si elle est réalisée sur la base d’une connaissance et d’un amour, la ziyârat a donc un rôle essentiel dans l’éducation et la progression spirituelle de tout croyant. Elle contribue également à faire du chiisme une religion vivante et à créer une véritable géographie mystique, lieux de miséricorde et d’ascension de l’âme. Il faut ici rappeler un aspect essentiel de l’islam : l’unicité (tawhid) n’est pas simplement une croyance, mais une chose que chaque croyant est appelé à réaliser en lui-même.  La ziyârat appelle à vivre cette transfiguration, à ne plus simplement comprendre l’unicité divine mais à la goûter ; à passer de la représentation à la présence directe : "Quand aurais-tu été absent pour que tu aies besoin d’un indice qui te montre ? Quand aurais-Tu été éloigné pour que ce soient les traces qui mènent à Toi ?"

Source : La Revue Téhéran (Amélie Neuve-Eglise)

 



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